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La mort est aussi indispensable que la reproduction à la survivance des espèces. Toute communauté naturelle saine nourrit ses prédateurs. Nous devons considérer cette vérité pour comprendre les « bêtes de proie », la nécessité de leur existence, le rôle qu’elles jouent. Et avant de les juger, nous devrions aussi examiner notre propre rôle, c’est-à-dire prévoir ou nous mène la prédation de l’homme. La proie, ce peut-être une mouche pour une hirondelle, une souris pour un hibou, un lièvre pour un aigle, c’est une autre vie qu’il faut chercher, poursuivre et capturer pour s’en nourrir, c’est un être qui déploie tous ses moyens pour échapper a son sort mais qui, de son côté, peut aussi être un prédateur. Chacun veut manger et doit donc tuer : chacun s’efforce de ne pas être mangé, mais finira par périr. Cette évidence si simple en apparence entraîne des répercussions lointaines. La prédation est active à tous les niveaux du monde vivant. C’est par elle que se transmet l’énergie. grâce aux chaînes d’alimentation et au travers de leurs enchevêtrements complexes. Ces chaînes se développent à partir du règne végétal, premier transformateur de l’énergie solaire et des éléments. La vie animale dépend des plantes, puis, de proie en prédateur, elle aboutit aux mangeurs de chair, qui trônent en quelque sorte au sommet de pyramides vivantes; après eux, la décomposition réintègre la matière à un niveau inférieur de la chaîne. Quoique l’étude détaillée de ces chaînes soit encore très fragmentaire, il s’en dégage le principe d’une solidarité, d’une interdépendance générale où la prédation est inéluctable et nécessaire.
les oiseaux prédateurs
Ils sont légion, car une mésange, une fauvette ou une bécasse
sont des prédateurs au même titre qu’un héron, une harle
ou un faucon, n’en déplaise à l’illogisme sentimental. Mais nous
traitons ici des oiseaux de proie proprement dits en admettant que l’on puisse
appliquer à d’autres prédateurs ce qu’ils nous enseignent.
L’évolution, dont nous ne savons presque rien, a doté des mêmes
armes les rapaces diurnes et les rapaces nocturnes, assez distincts par ailleurs,
leur activité prédatrice suit donc les mêmes principes.
Toutefois, d’un groupe et d’une espèce à l’autre, ou observe des
différences dans la structure de l’équipement, dans la manière
de chasser et dans le choix des proies, leur exploitation du monde animal est
donc très diversifiée dans le détail. Les rapaces éclectiques
ont la chance de pouvoir subsister aux dépens d’un large éventail
de proies, des vers aux mammifères, c’est le cas général.
Cet éclectisme est leur force, quelque peu oblitéré cependant
par l’inclination à profiter de certaines proies disponibles et avantageuses.
Ils ont la précieuse faculté de se porter aussi de l’une à
l’autre, au gré des occasions ou pour pallier le défaut d’une
provende habituelle, Les circonstances encouragent parfois une spécialisation
individuelle, régionale ou temporaire. Cependant, elle n’est guère
comparable à celle des rapaces spécialistes, adaptés depuis
très longtemps à un choix restreint et n’en sortant guère,
tels que le balbuzard, le Circaète et la Bondrée. À cet
égard, les Vautours sont aussi des spécialistes. Mais leur nécrophagie
n’est pas vraiment une prédation, elle se superpose a elle et se situe
au terme ultime des chaînes d’alimentation. Elle doit être extrêmement
ancienne chez les rapaces diurnes, dont les grandes espèces mangent toutes
plus ou moins des cadavres d’animaux. Les oiseaux de proie, les diurnes en tout
cas, nous paraissent soumis à une autre règle. Tandis que les
herbivores, les frugivores, les granivores, en un mot les phytophages, doivent
ingérer de grandes quantités de substances végétales
pour satisfaire leurs besoins, le volume de nourriture nécessaire diminue
chez les insectivores et atteint son minimum chez les carnivores. Ces derniers
mangent relativement peu en proportion de leur taille. On peut penser qu’ils
assimilent beaucoup de calories concentrées dans un faible volume, suffisamment
pour couvrir leurs besoins au prix d’une dépense d’énergie momentanée
assez brève. N’éprouvant pas le désir de manger plus qu’il
n’est utile, ils sont capables, après s’être repus, de rester des
jours sans ressentir la faim. Leur sobriété est maintes fois aussi
essentielle à leur survie.
les proies
les prédateurs
ne se jettent pas sur n’importe quelle victime. Même les rapaces éclectiques
manifestent un intérêt particulier pour certaines proies, un goût
secondaire pour d’autres, de l’indifférence à l’égard d’un
grand nombre. Le concept «proie » est donc très variable,
sans doute imprimé assez vaguement dans l’instinct, puis précisé
par l’expérience que l’oiseau obtient de ses propres aptitudes et du
monde qui l’entoure, il est dans la perception du mouvement, de la taille et
de la forme, voire du bruit, qui caractérisent des types de proies. Tout
se passe aussi comme s’il existait un rapport entre le nombre de calories que
représente une proie en fonction de sa grandeur et de la qualité
nutritive, et l’énergie que le prédateur doit dépenser
pour s’en emparer. Cette dernière dépend d’une part des capacités
physiques du chasseur, d’autre part de l’abondance, des mœurs et des adaptations
défensives de la victime. N’oublions pas non plus l’impulsion plus ou
moins accentuée de la faim. On comprend dès lors pourquoi les
rapaces semblent préférer des proies relativement médiocres,
mais d’autant plus commodes à prendre, alors qu’ils sont capables d’exploiter
bien supérieurs, mais peu rentables en définitive. Quelles sont
ces proies ? Si nous remontons l’échelle animale - l’ingestion
directe de végétaux étant bien entendu très accessoire
et très rarement alimentaire pour les rapaces - nous constatons que les
vers (lombrics) et les mollusques ne sont en Europe que des appoints d’importance
fort limité, En revanche, les insectes peuvent devenir la ressource principale
de quelques petites espèces diurnes et nocturnes. Ce sont pour la plupart
des insectes voyant et de taille assez forte, apparaissant en grand nombre,
comme les sauterelles et criquets, les libellules et beaucoup de coléoptères,
en particulier les hannetons. Ces derniers sont d’ailleurs mangés par
tous les prédateurs lors de leurs sorties massives. D’autres arthropodes
sont assimilables aux insectes comme types de proies. Dans l’ensemble, cependant,
les invertébrés n’ont pas grande valeur alimentaire et les rapaces
qui s’en nourrissent doivent en prendre des quantités importantes, pour
beaucoup, c’est une nourriture secondaire ou occasionnelle.
Les poissons
jouent un rôle pour les spécialistes seulement (balbuzard et pygargue).
leur pêche exigeant une technique particulière, d’autres, même
des nocturnes, parviennent à en capturer parfois, les batraciens et singulièrement
les grenouilles fournissent des compléments nutritifs appréciables
à beaucoup de prédateurs en milieu humide ou herbeux, mais seulement
pendant une période limitée, les crapauds ont peu d’amateurs.
Chez les Reptiles, les lézards sont susceptibles de devenir une ressource
de valeur pour les rapaces diurnes des régions méditerranéennes.
Les serpents ont leur spécialiste, le Circaète, et apparaissent
à l’occasion dans le régime de quelques amateurs éclectiques.
Les Oiseaux, petits et moyens, sont les proies exclusives ou principales de
plusieurs faucons. de l’Epervier et de l’Autour, qui les chassent au vol. Les
difficultés de capture les rendent moins accessibles aux autres rapaces.
mais presque tous s’en emparent volontiers. Ils constituent alors une part variable
et en général secondaire de la nourriture, les gallinacés,
oiseaux/proies par excellence. sont recherchés surtout par l’Autour.
les Aigles et le Grand-duc, les pigeons par l’Autour et le Faucon pèlerin
: les canards ont à craindre le grand-duc, le pygargue, l’Autour et le
Pèlerin. les corvidés sont victimes de l’Autour, du Grand-duc
et du Pèlerin encore. La correspondance est évidente entre la
taille des proies et la force des chasseurs, le rôle principal passant
à l’épervier quant aux passereaux, suivi par le Hobereau pour
les alouettes et les hirondelles, par les rapaces nocturnes à l’égard
des moineaux, etc.… Les prédateur lents ne s’attaquent guère qu’aux
oiseaux handicapés par leur jeune âge ou par leur état physique.
Dans la classe des mammifères, les grands animaux n’intéressent
guère les rapaces qu’a l’état de cadavres. Si les Aigles et le
Pygargue attaquent de tout jeunes ruminants, ceux ci ne sont pas des victimes
habituelles. Parmi les carnivores, seules les belettes et les hermines, de faible
taille, figurent assez souvent dans les listes de proies, surtout chez le grand-duc.
Les chauves-souris y sont en général fort rares, même pour
les nocturnes, le hérisson n’est recherche que par le grand-duc. et la
taupe est peu touchés en raison de ses mœurs souterraines : elle est
victime de la Buse surtout. Les musaraignes n’ont quelque importance que pour
les rapaces nocturnes et pour l’Effraie en particulier.
Reste le vaste groupe
des Rongeurs. Par leurs tailles et par leur abondance, probablement aussi par
leur valeur nutritive et leur digestibilité, ces animaux sont les proies
les plus avantageuses. Les lièvres, surtout les jeunes, sont capturés
par les rapaces puissants ; le lapin de garenne, avant la myxomatose, était
très largement mis à contribution, aussi la raréfaction
de cet aliment de base a-t-elle touché de nombreux rapaces diurnes. Parmi
les rongeurs proprement dits, toutes les espèces figurent au tableau
des prédateurs, en proportions variables selon leur distribution et leurs
mœurs. La marmotte nourrit en été l’Aigle royal des Alpes, les
sousliks sont des proies courantes pour les oiseaux des steppes de l’Est, le
hamster nocturne tombe plutôt sous les griffes du Grand-duc. L’Autour
est l’ennemi principal de l’écureuil. Mais c’est dans les petites espèces
que se recrutent les proies types, les campagnols et les muridés, qui
ont pour les prédateurs l’énorme avantage d’être actifs
tout l’hiver.
Dans la famille des muridés, les souris proprement
dites et les rats sont loin d’être négligés. Cependant,
parce qu’ils sont répandus des champs aux forets, tes Mulots, fournissent
aux rapaces et surtout aux nocturnes une nourriture plus constante.
Aux
Campagnols revient le privilège, si l’on peut dire, d’assurer l’existence
d’un bon nombre de prédateurs, du moins dans les régions moyennes
et septentrionales du continent où leur prospérité paraît
la plus grande. Ces micro mammifères sont en effet très prolifiques
et de capture aisée, tout en offrant un volume de chair appréciable
: on en trouve à peu près partout, avec une densité remarquable,
mais soumise à des fluctuations marquées chez plusieurs espèces.
Le lemming Lemmus lemmus des montagnes Scandinaves et de la toundra est célèbre
par ses pullulations qui se produisent tous les 3 ou 4 ans ; quand il abonde,
tous les rapaces s’en nourrissent et se reproduisent bien, tandis que sa rareté
ou son absence, et la disette qui s’ensuit, réduisent fortement le succès
de la nidification. La Chouette harfang est l’espèce la mieux adaptée,
puisqu’elle ne niche que dans les régions ou les lemmings surabondent
et qui varient d’une année à l’autre. Dans le Nord, d’autres rongeurs
présentent aussi des phases cycliques de ce genre. plus ou moins coïncidentes
: donc la plupart des prédateurs en sont fortement influencés.
Dans les plaines de l’Europe moyenne. le Campagnol des champs est aussi sujet
à des fluctuations marquées, en général assez localisées
aux vastes étendues agricoles. Les pullulations, ou « gradations
», évoluent alors en 3 ans (en moyenne) grâce a la succession
rapide des portées, jusqu’au stade de surpopulation, la densité
atteignant de 500 a plus de 2000 individus à l’hectare pour finir. C’est
alors que, durant l’hiver en général, survient l’effondrement
progressif par dépérissement : une mortalité formidable
réduit le peuplement à un nombre infime de survivants. Ce campagnol
est la proie de base en temps ordinaire pour un grand nombre de prédateurs
: dans les régions où ses fluctuations d’effectifs sont très
accusées, on observe l’influence de celles-ci sur la reproduction des
rapaces, en particulier du Hibou des marais et de l’Effraie. Le Campagnol agreste
Microtus agrestis peut se substituer au précédent dans l’Ouest
et le remplacer en Grande-Bretagne comme en Scandinavie, mais ses pullulations
semblent moins spectaculaires, avec une périodicité de 3 ou 4
ans. On peut citer encore le Campagnol roussâtre comme une proie importante
et soumise à des fluctuations, en laissant de cote une douzaine d’autres
espèces de Microtinés moirés répandues. Toutes représentent
pour les oiseaux de proie une source de nourriture d’une importance vitale.
Les effets de la prédation
Trop souvent, on a été impressionnés
par l’acte de prédation ou par la chasse qui le précède,
et l’n a donc fortement exagéré les méfaits des carnassiers,
que ce soient des mammifères ou des oiseaux. Il est plus juste, niais
plus difficile sans doute, d’étudier les effets au même titre que
les faits. Rien n’est simple en ce domaine, on l’on ne saurait généraliser
à partir d’un cas particuliers.
À première vue, il
semble que les rapaces déciment le reste de la faune et que celle-ci
profiterait de leur élimination. Or, l’extermination des oiseaux de proie
n’a jamais entraîné l’augmentation durable des perdrix et des lièvres
qu’on en attendait : elle a plutôt favorisé une expansion exagérée
des corvidés, des moineaux et des rongeurs. En Allemagne, les recherches
de BRÜLL sur ont prouvé que ce prédateur hardi et honni exploite
une région riche en gibier sans que celui ci diminue pour autant que
la chasse y demeure à un niveau raisonnable : d’autres études
confirment cette constatation.
D’ailleurs, si les rapaces étaient
aussi voraces et destructeurs qu’on l’a dit, ils n’auraient pu survivre, ayant
anéanti eux-mêmes leurs ressources... « Dans des circonstances
normales, l »action du prédateur ne peut entraîner une diminution
sensible de la population de proies », a écrit l’écologiste
américain ERRINGTON. En d’autres termes, la présence des rapaces
n’est pas nuisible à la faune sauvage. Comment cela se fait-il ?
L’étude des populations animales montre que leur densité ne peut
excéder sans danger le maximum compatible avec les ressources de l’habitat,
qui a don
c une capacité biologique déterminée.
La qualité et la quantité de la végétation règlent
l’abondance des phytophages, celle-ci autorisant à son tour un certain
effectif de prédateurs, toujours beaucoup plus petit. Cet équilibre
est menacé par la reproduction annuelle qui, surtout chez les animaux-proies
en général plus prolifiques, fournit un excédent de population.
De toute manière, pour que l’équilibre entre les ressources et
les consommateurs ne soit pas rompu, le surplus doit disparaître. Avec
l’émigration et la mortalité pathologique ou accidentelle, la
prédation est le principal facteur de régulation
Certes, l’effet
régulateur de leur prédation apparaît insignifiant en ce
qui concerne les pullulations de rongeurs. Les rapaces en profitent largement,
mais ils sont trop peu nombreux pour limiter une progression formidable, qui
se résorbe d’une autre manière. En revanche, leur activité
peut freiner la multiplication normale et atténuer l’ampleur du fléau.
On ne peut attendre d’eux qu’ils anéantissent les rongeurs indésirables,
ce qui serait contraire à la loi naturelle, mais leurs prélèvements
réguliers, ajoutés à ceux des carnassiers terrestres, contribuent
à stabiliser la population au niveau que le terrain peut supporter.
En même temps qu’elle régularise le nombre, la prédation
exerce une sélection qualitative. La loi du moindre effort pousse les
rapaces à se saisir en premier lieu des proies les plus faciles, les
plus lentes, de celles qui se défendent mal. Ce sont d’une part les sujets
juvéniles faibles et sans expérience, dont la mortalité
est toujours forte -d’autre part les malades, les blessés, les infirmes,
les tarés, les imprudents... bref tous les individus qui présentent
quelque anomalie. On a de nombreux exemples d’un tel choix, d’une épuration
qui est salutaire en définitive à la santé du cheptel/proies.
Il va sans dire que le rapace ne se borne pas au prélèvement des
proies « marquées ». Il frappe aussi des victimes en parfaite
condition ; mais celles-ci ont plus de chances d’échapper. La prédation
est un facteur d’évolution : elle a développé chez les
espèces/proies des réactions de défense passive ou active,
de même que des caractères morphologiques protecteurs. Elle les
maintient également en alerte. La chasse en est rendue plus difficile
et une capture est le prix de nombreux échecs. Si l’on ajoute que les
intempéries gênent beaucoup les oiseaux de proie, il est clair
qu’ils éprouvent souvent de la peine à conquérir leur subsistance.
L’équilibre naturel est en partie l’effet le plus positif de la prédation.
Sous cette expression abstraite et vague, il faut s’imaginer non pas une balance
exacte, mais plutôt un édifice d’une complexité inouïe
formé d’éléments fixes et mobiles, ces derniers agités
d’oscillations perpétuelles et ne gardant leur place que par le jeu des
antagonismes. Ce n’est pas un équilibre stable : un rien suffit à
l’ébranler, mais il se rétablit de lui-même par des secousses
et des remaniements plus ou moins profonds. Dans ce merveilleux édifice,
la solidarité des proies et des prédateurs est évidente.
Ceux-ci exercent une influence sur celles-là et en retour la réciproque
est incontestable.
La densité des oiseaux de proie est gouvernée
par celle de leurs ressources. En d’autres termes, ce n’est pas le rapace qui
limite l’abondance du gibier; c’est l’inverse - étant bien entendu que
cette abondance dépend de la capacité biologique du terrain. .
. et de la pression de chasse.
De plus, ces oiseaux doivent adapter leur
rythme de vie à celui de leurs victimes, se déplacer avec elles.
Leur structure, leur armement et leur plumage, leurs comportements sont ajustés
à leur métier et aux performances qu’il exige. Enfin, les rapaces
eux-mêmes sont soumis à une régulation d’effectifs, non
seulement par la parcimonie de 1a nourriture, par la concurrence et par la prédation
qui peut se manifester entre les espèces, mais aussi par 1a limitation
sévère de leur fécondité. Dans la pyramide des vies,
la nature semble prodigue, elle paraît même gaspiller au bénéfice
des prédateurs; cependant, en les plaçant au faîte de l’édifice,
elle leur impose l’économie la plus stricte.
Nuisibles ?
L’intervention de l’homme a modifié l’aspect du problème, elle
n’a pu en changer les règles. D’une part, elle a transformé les
associations végétales naturelles et la structure des communautés
animales. Souvent, il faut 1e dire, la plupart des rapaces se sont bien adaptés
aux conditions nouvelles, qui leur assurent par exemple davantage de rongeurs.
D’autre part, voulant remodeler la nature à son profit, l’homme a déclaré
la guerre à tout ce qu’il croyait hostile à ses intérêts
immédiats, aux prédateurs en premier lieu.
La philosophie
simpliste de l’Homme-dieu nous a valu entre autres la classification des êtres
vivants en « nuisibles, indifférents et utiles » établie
d’après des apparences et sans connaître les réalités
biologiques. Prônée officiellement, propagée par l’enseignement
et la presse, répondant de surcroît au sentiment populaire, cette
monstruosité n’a fait que trop de mal. L’opinion scientifique la rejette
maintenant, parce qu’elle est fausse : une telle conception utilitaire ne correspond
plus à ce que nous savons de l’équilibre naturel et du rôle
des prédateurs. La qualification
de « nuisible », comme
celle « d »utile » d’ailleurs, est fallacieuse, dangereuse
même : il faut l’abandonner.
Sans doute, il est difficile pour le
profane d’admettre qu’un oiseau de proie ou un autre prédateur n’est
pas « nuisible ». Le paysan craint pour ses volailles, le berger
pour ses moutons, le chasseur pour son gibier. Nous verrons que les déprédations
subies par les animaux domestiques sont très souvent des cas spéciaux,
qu’on peut prévenir sans recourir à la destruction aveugle. Quant
au gibier, comme toute vie sauvage, il ne souffre pas vraiment de la prédation
et lui a toujours été soumis; ce serait une erreur de vouloir
le soustraire à une sélection, dure peut-être, mais salutaire.
Beaucoup de chasseurs accusent encore les rapaces de rogner leur profit, de
nuire au repeuplement mais trop souvent ils ne voient que l’acte (ou le supposent)
et imaginent que tout oiseau de proie vole « leur » gibier ils voudraient
que ce dernier n’existât que pour leur plaisir. Combien d’entre eux aussi
ne ferment-ils pas les yeux sur les conditions anormales qui sont les causes
réelles de la diminution du cheptel : le nombre exagéré
des chasseurs, leurs armes perfectionnées, leur incapacité à
se modérer, parfois leur avidité et leur mépris des lois,
ou encore l’importation de gibiers mal adaptés’. D’autant plus dangereux
comme prédateurs qu’ils se croient permis de régenter la nature,
ces chasseurs-là devraient bien étudier les rapaces et apprendre
comment fonctionne la prédation naturelle...
Jusqu’ici donc, les
chasseurs ont été les ennemis les plus acharnés des «
nuisibles ». Sans se donner beaucoup de peine pour distinguer les espèces
et reconnaître leur rôle, on a tué en tout temps et par tous
les moyens ce qui portait serres et bec crochu. Battues de destruction, affûts
au Grand duc, abattage des couveuses, des aires et des nichées, pièges
à poteau, appâts empoisonnés, que d’ingéniosité
n’a-t-on pas dépensée pour anéantir les rapaces? Les massacres
ont été imposés aux gardes-chasses, encouragés par
des primes, glorifiés dans la presse. II ne semble pas que cela ait été
avantageux au gibier, même dans les régions les plus « nettoyées
», mais les oiseaux de proie sont devenus plus rares, certains sont menacés
de disparaître tout à fait...
Cependant, partout où
elle le peut, la prédation continue à s’exercer selon ses lois.
C’est une force inévitable, irremplaçable, qu’on ne peut réduire
à des chiffres, à des bilans, à des comptes justes et à
des interprétations fausses. Si l’on considère objectivement l’intérêt
de la nature et de son équilibre, donc celui de l’Homme à longue
échéance, la prédation est utile au vrai sens du mot. Plutôt
que de la combattre comme une ennemie, ne serait-il pas plus sage de l’accepter
comme une amie ? Ne serait-il pas juste de saluer les rapaces comme les signes
vivants d’une nature riche et saine ?
Aux arguments biologiques qui militent
en faveur d’une protection totale des rapaces, tempérée seulement
par des mesures d’exception prudemment calculées, nous joindrons ceux
des naturalistes qui ont besoin d’eux et qui les aiment. Les oiseaux de proie
et les prédateurs en général
ont encore beaucoup à
nous apprendre; la recherche scientifique s’intéresse de plus en plus
à leur vie, à leur signification. En Europe, le nombre de leurs
espèces ne paraît pas avoir changé au cours des derniers
siècles et peut-être depuis des millénaires, mais leurs
effectifs ont été si fortement réduits que certaines d’entre
elles sont proches de l’extinction, et celle-ci serait sans remède :
nulle fortune, nulle technique ne saurait ressusciter les espèces disparues.
Enfin - pourquoi ne pas le dire ? - ce sont des oiseaux magnifiques, fascinants,
de cette beauté racée qu’on admire et qu’on envie. Leur vol élargit
le ciel, nous rend plus sensible la grandeur du monde. Pour cela aussi, il faut
qu’ils vivent!
La pire des menaces
La vitalité de la nature,
ses facultés de rétablissement et sa recherche opiniâtre
de l’équilibre sont menacées de nos jours par de nouvelles inventions
humaines: la fission de l’atome et les toxiques chimiques. Toutes deux, à
leur manière, mettent en péril la vie elle-même. Nous n’évoquerons
ici que la seconde, dont les effets sont plus immédiats sur la faune
et surtout sur les prédateurs. Pour augmenter la production agricole
en éliminant radicalement les « ennemis » des plantes cultivées,
on répand en grandes quantités des « pesticides »,
entre autres des hydrocarbures chlorurés d’une grande persistance - le
plus souvent par aspersion ou par diffusion aérienne, mais aussi par
l’enrobage des semences. Ces poisons, introduits à la base des chaînes
d’alimentation, tuent les insectes d’abord, sans distinction bien sûr,
contaminent les granivores et les insectivores, puis les carnassiers qui les
mangent. Chez les prédateurs, l’accumulation des doses minimes prises
avec les proies atteint tôt ou tard un niveau dangereux: elle provoque
la stérilité, des troubles nerveux, la mort enfin.
Les recherches
les plus récentes ont établi que cette intoxication était
responsable du déclin rapide de plusieurs espèces : de l’Aigle
royal en Ecosse, de la Buse, de l’Epervier, des Faucons en Grande-Bretagne et
dans le sud de la Suède, du Balbuzard dans l’est des Etats-Unis, du Pygargue
à tête blanche dans ce même pays et de l’espèce européenne
en Suède; d’autres diminutions sont très probablement dues à
cette cause dans la plupart des pays. Dans l’ouest de l’Ecosse, où l’on
traite les moutons avec des bains de DDT pour les débarrasser des parasites,
les Aigles royaux absorbent ce produit avec la laine et la graisse des cadavres
qui sont une de leurs ressources hivernales; en conséquence, de 1961
à 1963, seulement 29 % des couples connus ont élevé des
jeunes (contre 72 % auparavant). Les Faucons pèlerins de Grande-Bretagne
sont menacés d’extinction
on a observé que les neufs étaient
souvent brisés par la femelle, qu’ils étaient d’ailleurs stériles,
puis que la ponte n’avait plus lieu et enfin que les oiseaux disparaissaient
du territoire traditionnel; en 1961, il n’y eut que 19 % des couples visités
qui eurent des petits, et ce taux descendit à 13 % en 1962. Des résidus
toxiques ont été découverts aussi bien dans les œufs que
dans les corps des oiseaux morts. Ajoutons que ces effets peuvent s’étendre
bien au-delà des zones traitées, à cause des migrations
d’oiseaux contaminés, et ne devenir sensibles que plusieurs années
après le début de l’empoisonnement.
Le livre de CARSON a montré
que la nocivité des toxiques agricoles causait de terribles ravages panui
tous les oiseaux et les habitants des eaux, notamment les poissons; il est probable
qu’elle affectera l’Homme également. Du fait de leur situation au terme
des chaînes d’alimentation et de leur fécondité réduite,
les rapaces sont les plus menacés, souvent dans les contrées qui
les protègent, mais qui appliquent en grand les toxiques chimiques. Pendant
ce temps, des souches résistantes se développent chez les insectes
ravageurs et l’on renforce de plus belle la lutte par les poisons. Où
mène cette course ? Saura-t-on assez tôt freiner ses abus et sauver
non seulement les rapaces, mais encore beaucoup d’autres êtres vivants,
de la mort chimique ?
Les hydrocarbures chlorurés incriminés
ici sont connus sous des noms divers selon leur composition : DDT, aldrin, dieldrin,
endrin, heptachlor, etc. Des effets néfastes sont aussi prouvés
pour le thallium (très dangereux) et les produits à base de phosphore,
de mercure, d’arsenic, etc. (la liste en serait longue). Plusieurs pays ont
déjà interdit ou limité l’emploi d’une partie d’entre eux
et l’on espère que l’industrie chimique en tirera les conclusions qui
s’imposent...
Avant que nature meure, 1965.
Dans la mesure où
l’on admet que l’Homme doit vivre en harmonie avec la nature, il est évident
qu’il doit accepter l’existence de la prédation. Son attitude à
l’égard des prédateurs montre déjà une évolution
de l’hostilité à la tolérance, qui devrait aller logiquement
jusqu’à la coopération. Dans les communautés biologiques,
chaque organisme est à sa place et l’élimination des prétendus
« nuisibles » entraîne des perturbations aux conséquences
lointaines.
L’Homme se croit souverain de la nature, mais il en connaît
mal le fonctionnement : combien de ses « victoires » ne sont que
de lamentables défaites? Son dirigisme à courtes vues prétend
substituer ses lois à celles qui travaillent depuis la nuit des temps.
Nourrir la prolifération démesurée de son espèce
le condamne à une lutte désespérée contre les déséquilibres
qu’il a provoqués. L’homme engage son énergie et son intelligence
à mettre en œuvre des moyens techniques formidables pour saigner et violenter
la nature. Selon toute vraisemblance, il aboutira à une telle détérioration
de son environnement qu’il en sera l’ultime victime. Des esprits lucide
s ont dénoncé le pillage des ressources vitales,
l’envahissement de la pollution et des contaminations chimiques, qui accompagnent
et rendent plus angoissante la surpopulation, cette course à l’abîme.
Sans doute pour des raisons politiques, financières, et parfois religieuses,
voire d’orgueil scientifique, on tente encore de minimiser ces problèmes.
Mais ils tourmenteront cruellement l’humanité de demain. Le génie
humain saura-t-il assez tôt sacrifier ses appétits pour restaurer
un équilibre salutaire, nécessaire même à la survivance
et au bonheur de son espèce ? Alors seulement sa création sera
féconde, parce que conforme à l’enseignement du monde vivant.
L’espoir est naïf, utopique, certes, de voir les hommes s’accorder pour
penser à l’Homme et à sa place dans la nature. D’autres que moi
le partagent et l’ont dit. Nous savons que ce n’est pas simple et que cela coûtera
très cher, mais moins cher que la catastrophe. prédateur suprême
aux dons et aux vices également extraordinaires, l’Homme est soumis aux
lois de la nature, d’où il vient, dont il vit et à laquelle il
retourne. Sa vanité n’y changera rien. Qu’il étudie donc les autres
prédateurs et leur vie, qu’il en tire la leçon avant qu’il ne
soit trop tard!
La voix
Souvent taciturnes, ne criant guère que
durant l’excitante période de reproduction, les Rapaces diurnes ne sont
pas des plus doués dans le domaine vocal. Leur vocabulaire rudimentaire
ne comprend pas de chant proprement dit, si l’on fait abstraction de certaines
ébauches dépassant le niveau des cris; il est vrai que ces derniers
suffisent à renforcer l’effet des manèges aériens par lesquels
s’affirment les prétentions territoriales et l’humeur nuptiale. Si l’expression
vocale est rare et très primitive chez les Vautours, elle assume cependant
des fonctions importantes chez beaucoup d’espèces : avertissement, alarme,
appel, menace, requête, invitation, etc. Les spécialistes savent
distinguer la voix de la femelle de celle du tiercelet d’un même couple.
Bien qu’il soit malaisé de décrire et de classer les cris des
Rapaces diurnes, sujets à beaucoup de variations expressives, on pourrait
reconnaître 3 types fondamentaux.
I° -Des cris aigus, sonores, détachés, tantôt
brefs, tantôt étirés et même combinant plusieurs syllabes;
tels sont les miaulements des Buses et les « sifflements »des Milans.
2° -Des cris répétés et enchaînés en séries
de rythme et de tonalité variables, souvent explosifs et marquant la
nervosité.
3° - Des sortes de plaintes prolongées, élevées
ou graves, le « Lahnen » des fauconniers allemands.
Le vol
La maîtrise de l’air n’a pas le même caractère pour tous.
Chaque groupe et presque chaque espèce exploite l’espace à sa
manière et à la mesure de son équipement, à des
fins diverses. Une règle qu’on oublie parfois est celle de l’économie
des forces, la loi du moindre effort, ou plutôt de la moindre dépense
d’énergie.
Dans quelles conditions le rapace aborde-t-il la navigation
aérienne ? En premier lieu, il doit être léger. En plus
des armes et d’une solide voilure de plumes, il possède une musculature
pectorale appropriée au maniement des ailes et dont le bréchet
bien développé est le corollaire. Tout autre alourdissement est
réduit au minimum : en plus des os pneumatisés et des sacs aériens
sous-cutanés reliés au système respiratoire, l’oiseau a
l’avantage de consommer très peu d’eau, de manger un petit volume d’aliments
riches en énergie et digérés rapidement. L’ampleur et la
forme des ailes correspondent à leur usage. Les planeurs lents les ont
longues et larges; plus étroites et souples chez les Milans et les Busards,
elles se prêtent aux manœuvres louvoyantes. Larges et obtuses comme des
palettes, celles des Eperviers et de l’Autour conviennent aux explorations accidentées
proches du sol. Les lames effilées des Faucons sont aptes aux grandes
vitesses. Chez le Pèlerin, l’émargination ne rétrécit
qu’une seule des grandes rémiges primaires, tandis que les planeurs présentent
ce caractère sur 4 à 6 ou 7 d’entre elles ; ainsi la digitation
du bout des ailes, si frappante chez les grands rapaces, est en rapport avec
le vol à voile. De même la largeur de la queue, qui est on appoint
à la surface portante; plus la queue est longue, plus elle facilite les
conversions et joue le rôle de gouvernail de profondeur et de direction
par ses gauchissements habiles.
L’économie d’énergie la plus
favorable est obtenue par le vol sans battements, que tous les Rapaces diurnes
pratiquent peu ou prou, bien qu’il soit d’usage plus fréquent chez les
espèces de forte ou moyenne grandeur en raison de leur grande surface
portante. Distinguons d’abord le vol plané proprement dit, glissade plus
ou moins lente réglée par l’extension ou le fléchissement
des ailes selon l’incidence du vent. Il permet de couvrir une certaine distance
en ligne droite sans perdre beaucoup de hauteurs. Dès que la vitesse
de chute est égalée ou dépassée par celle de l’air
ascendant, le vol à voile est possible. L’oiseau n’a qu’à étendre
les ailes pour se maintenir à la même hauteur ou s’élever
sans autre effort. Obligé d’avancer par la pression qui le soutient et
qui retrousse les pointes écartées des grandes rémiges
primaires, il décrit des orbes afin de rester dans le courant sustentateur.
Les ascendances jouent donc un rôle très important dans la vie
de nombreux rapaces diurnes et des planeurs en général. Les unes
sont thermiques et s’élèvent d’un sol chaud comme des colonnes
invisibles; il suffit que le soleil frappe des terrains nus ou pierreux, des
parois de rochers, pour qu’elles naissent et l’on en trouve aussi au-dessus
des villes et dans les nuages. Les autres sont produites par le relèvement
du vent sur les accidents du relief, même peu saillants. Les deux types
peuvent se combiner en cheminées ou flux obliques. La localisation topographique
de ces ascendances, l’influence favorable du soleil et des vents modérés
expliquent maintes observations sur l’activité voilière de ces
oiseaux. En migration, les rapaces utilisent au maximum les facilités
des courants ascendants : ayant gagné de la hauteur par une montée
en spirale, ils se laissent glisser en vol plané jusqu’au prochain «
ascenseur » ; à l’occasion, ils profitent d’un versant de montagne,
d’une arête bien orientée et dérivent le long de la turbulence
qui s’y manifeste. Leur vue perçante repère de fort loin les oiseaux
qui utilisent les ascendances, aussi voit-on souvent celles-ci rallier en peu
de temps un certain nombre de planeurs de plusieurs espèces.
Le vol
ramé, ou vol battu, intervient surtout à défaut de sustentation
ou bien en alternance avec le vol plané. C’est l’allure normale des Eperviers
ou des Faucons, qui leur donne la rapidité, mais qui exige d’autant plus
d’énergie. Le vol sur place, dit aussi « en Saint-Esprit »,
est propice à l’observation aérienne du Faucon crécerelle
par exemple; battant des ailes assez horizontalement et le corps vertical, l’oiseau
se maintient en un point fixe. La manœuvre est aisée contre le vent et
peut devenir un jeu d’équilibre par réduction de la surface (voir
Circaète). Le vol plongeant, avec les ailes rabattues vers le corps,
l’oiseau se profilant dans le cas extrême comme un projectile en fuseau,
c’est celui du Faucon pèlerin en piqué foudroyant; mais d’autres
espèces le pratiquent pour une chute rapide et précise, ou bien
par jeu. II suppose un grand espace et un freinage puissant, souvent une ressource
qui remonte avec l’élan acquis. L’alternance de plongées et de
ressources paraît procurer ou manifester une certaine euphorie; ce vol
en festons, bien connu chez la Bondrée entre autres, pourrait être
une démonstration territoriale aussi bien qu’un jeu nuptial.
Les divers aspects du vol des rapaces se combinent au
gré des circonstances et selon les habitudes des espèces. La plupart
gardent une « réserve de manœuvre » en maintenant les ailes
plus ou moins coudées et la queue à demi fermée, pendant
les vols planés et battus. Leur silhouette est donc sujette à
des modifications constantes, dont il faut tenir compte pour l’identification.
La chasse et l’alimentation
Contrairement à une opinion populaire, le rapace qui décrit des
orbes dans le ciel ne chasse pas. S’il tourne en cercles et s’élève,
c’est pour surveiller son domaine ou pour préparer un déplacement,
à moins qu’il ne jouisse simplement du plaisir de voler.
Son acuité
visuelle en fait avant tout un observateur attentif et d’une patience extrême.
Il repère et choisit sa proie soit par l’exploration, soit par l’affût,
ou en alternant les deux techniques. La première est la spécialité
des Vautours qui, de haut, inspectent une vaste étendue; d’autres battent
le terrain à faible hauteur, comme les Busards; l’Emerillon et l’Epervier
foncent en rase-mottes, le Balbuzard et le Milan noir survolent les eaux. L’affût
est le procédé le plus fréquent : l’oiseau perché
sur un point dominant, à découvert ou à demi masqué,
attend qu’un mouvement se manifeste aux alentours; il ne se fatigue pas. Le
vol sur place est un affût aérien que pratiquent certaines espèces;
le Faucon pèlerin guette en volant en cercles à grande hauteur.
Le repérage à l’ouïe est secondaire, mais joue un rôle
certain pour les Eperviers, les Busards et la Buse.
L’attaque demande un
effort bref et violent. En général, elle bénéficie
de la surprise et la poursuite éventuelle est de courte durée
- mais l’Epervier, entre peu d’autres, y met un acharnement spécial.
Les détails sur les chasses et les proies sont donnés plus loin,
mais il faut mentionner, comme s’écartant du schéma habituel,
la voltige de quelques petits rapaces chassant les insectes, le plongeon du
Balbuzard, le fouissement de la Bondrée; la chasse à pied est
plutôt rare, la piraterie assez répandue en revanche, notamment
chez les Milans.
Le concept de proie est déterminé surtout
par le mouvement; il semble irrésistible lorsque ce dernier révèle
une gêne augurant une capture plus facile. En second lieu, l’aspect de
l’animal (taille, forme et taches voyantes) oriente la volonté de prendre.
BRÜLL signale qu’une tache rouge, sanglante, sur une proie inerte l’a fait
reconnaître comme aliment par le jeune Autour; i1 est possible que ce
soit un déclencheur d’appétence assez général, notamment
pour les charognards ceux-ci étant attirés par l’immobilité
et non par le mouvement.
Les Rapaces diurnes ont pour coutume de dépecer
leurs victimes, de plumer assez complètement les oiseaux et de manger
par petits morceaux. Ils ont un jabot développé où les
aliments peuvent être accumulés avant de passer dans l’estomac.
Les sucs gastriques très actifs dissolvent rapidement
la viande et
même les os, mais non les poils, les plumes, les écailles, la corne
et la chitine. Ces éléments non digérés sont rejetés
par voie buccale sous forme de boulettes ou pelotes (fig. I, ci dessous). Celles-ci
contiennent peu d’os et ne donnent guère d’indications sur le régime
alimentaire. La puissance digestive des Vautours est si forte qu’elle ne laisse
pas de résidus.
En dépit des apparences, les Rapaces diurnes
se contentent de peu. La consommation journalière moyenne est minime
comparée à leur taille. Certes, ils se bourrent de nourriture
à l’occasion, mais l’énergie acquise suffit alors pour quelques
jours. Leur résistance à la faim est surprenante, la capacité
de jeûner assez longtemps étant d’importance vitale pour les grands
rapaces aux repas fort irréguliers. On est d’ailleurs frappé de
la difficulté que rencontrent souvent ces oiseaux à s’emparer
d’une victime et du nombre élevé de leurs échecs : le chasseur
est bien loin d’être infaillible
Le rythme journalier
A part
l'obligation du repos nocturne pour toutes les espèces, on ne peut guère
généraliser dans le domaine des activités diurnes, qui
varient selon les espèces en fonction de la disponibilité des
proies, des besoins et des conditions météorologiques. Les planeurs
dépendent beaucoup du développement des ascendances thermiques
et ne prennent l'air qu'assez tard dans la matinée. La chasse crépusculaire
est fréquente chez la Buse et les Faucons. Par ailleurs, les Rapaces
diurnes économisent leurs forces : leurs stations de repos sont longues
et fréquentes, tantôt apathiques, tantôt occupées
par l'observation et les soins de la toilette. La plupart restent inactifs dans
le brouillard et sous la pluie. Ils jouissent même souvent de celle-ci
comme d'un bain et s'exposent aussi avec plaisir au soleil.
La reproduction
Le rythme
annuel que régissent les saisons culmine avec l'élevage des jeunes;
c'est un truisme qui n'est pas valable seulement pour les oiseaux. Le début
du cycle de reproduction est donc déterminé par la longueur de
celui-ci et d'après l'époque la plus favorable au nourrissage
des jeunes, qui varie selon les espèces et les régions. Le Gypaète
et le Vautour fauve commencent à nicher en hiver pour que le petit soit
apte au vol en été; la Bondrée ajuste sa ponte tardive
au développement du couvain des guêpes; le Faucon d'Éléonore,
cas extrême, attend juillet pour nicher puisqu'il nourrit ses jeunes avec
les oiseaux migrateurs d'automne. De toute façon, la longueur du cycle
ne permet qu'une seule nidification annuelle.
Un certain nombre de rapaces
maintiennent et défendent un territoire aux limites plus ou moins précises,
ce qui garantit un espacement des couples en proportion des ressources alimentaires.
Toutefois la tolérance est fréquente quant au secteur de chasse
et permet d'une part son exploitation commune, d'autre part la concentration
des nicheurs sur des points favorables : parois de rochers, bois et marais isolés.
Chez des espèces sociables, on assiste alors à la formation de
colonies, par exemple celles des Vautours fauves, des Milans noirs, des Faucons
kobez et crécerellettes. Plutôt que de parler de territoire, il
faudrait distinguer donc le secteur d'influence d'un couple et son secteur de
nid, celui-ci beaucoup plus restreint, voire très petit, mais toujours
défendu et marqué par la fréquence des manifestations vocales.
Les rapaces sont monogames, sauf exceptions. Des évolutions
nuptiales précèdent souvent l'accouplement. Hormis les Faucons,
qui pondent leurs neufs sur une plate-forme déjà existante sans
construire eux-mêmes, ce sont des bâtisseurs. La plupart édifient
des aires de branchages plus ou moins volumineuses et aplaties, sur des arbres
ou dans les rochers; les Busards nichent à terre. Les neufs, tantôt
d'un blanc immaculé, tantôt tachés de diverses nuances de
brun, sont peu nombreux; la grandeur de la ponte varie d'une année à
l'autre dans les régions où la nourriture est sujette à
de fortes fluctuations. L'incubation est longue d'environ un mois chez les espèces
de taille petite ou moyenne ; elle dure jusqu'à un mois et demi chez
l'Aigle royal, 55 jours chez le
Gypaète. . . Il faut relever la dominance de la
femelle dans le secteur du nid, où elle se réserve presque toute
l'incubation et le rôle prépondérant dans les soins de l'élevage,
tandis que le mâle est plutôt le pourvoyeur. La croissance des petits,
nidicoles typiques, est longue en raison du développement tardif des
pennes nécessaires au vol; mais ils naissent avec les yeux ouverts et
déjà revêtus de duvet (voir plus haut). La capacité
de voler n'est acquise qu'au bout de quatre semaines environ chez les petites
espèces, de quatre mois chez le Vautour fauve; toutefois la dépendance
à l'égard des parents se prolonge bien au-delà.
Les
femelles d’Epervier peuvent se reproduire à l'âge d'un an; mais
en général la maturité sexuelle attend près de 2
ans. Les grands rapaces sont immatures plus longtemps, jusqu'à 4 à
6 ans; comme ils n'ont guère qu'un seul petit par année (si même
ils nichent chaque année), leur multiplication est d'une lenteur extrême.
Une longévité remarquable compense ce défaut
les rapaces
peuvent vivre au moins un quart de siècle, mais n'atteignent probablement
pas dans la nature les « records » connus d'oiseaux en captivité,
qui vont jusqu'au demi-siècle.
Les migrations
La puissance
de vol des Rapaces diurnes les prédispose à voyager, aussi le
comportement migrateur est-il bien répandu parmi eux. Plusieurs espèces
européennes vont hiverner dans la zone tropicale africaine et au-delà.
D'autres échelonnent leurs quartiers d'hiver des lieux de naissance à
l'équateur, ou seulement jusqu'à la Méditerranée.
Il en est de sédentaires, surtout dans les pays méridionaux. Les
raisons alimentaires de ces différences ne sont pas toujours évidentes.
Les espèces qui voyagent au vol à voile évitent de survoler
la mer. On observe donc de grandes concentrations de rapaces migrateurs dans
les régions de détroits, à l'issue de la Baltique, à
Gibraltar et au Bosphore - à un moindre degré le long de certaines
côtes, sur des reliefs bien orientés et sur des cols.
L'observation des Rapaces diurnes
Le secours de jumelles puissantes mais assez légères et à
grand angle (par ex. 10 x 50) est précieux pour découvrir, identifier
et suivre ces oiseaux. La détermination des espèces, dont les
caractères sont détaillés plus loin, demande beaucoup de
prudence, même aux observateurs expérimentés, quand il s'agit
d'espèces peu différenciées ou vues à grande distance.
La grandeur est difficile à apprécier correctement en l'absence
d'un point de comparaison sûr. La silhouette au vol varie selon l'adaptation
au vent et 1a perspective due à l'éloignement. La variation individuelle
des plumages est une cause d'erreur fréquente et il faut tenir compte
de l'éclairage qui peut faire briller un oiseau sombre ou paraître
noir un sujet pâle. On se méfiera enfin d'une autosuggestion, d'une
assurance facile ou d'une observation bâclées.
Ceci dit, quelques
bons conseils : la longueur de la queue comparée à la largeur
de l'aile (à sa base) est aussi utile à noter que la forme de
celles-ci, qui peut varier : la forme de la tête et la façon de
la porter en avant ou engoncée n'est pas indifférente. II en va
de même de la tenue des ailes envol d'ascendance : de face ou de dos,
dessinent-elles une ligne droite ou sinueuse? sont-elles relevées en
dièdre, sur le même plan ou bien abaissées ?dans quelle
mesure les extrémités sont elles retroussées ? Quant au
plumage, on se fera une idée aussi exacte que possible (ou un dessin)
de la disposition des zones sombres et claires, dessus et dessous. Les cris
ne jouent qu'un rôle secondaire dans l'identification, tandis que maints
aspects du comportement peuvent être des indices de valeur.
Les meilleurs
endroits sont les versants boisés qui sont coupés de zones découvertes
et d'escarpements exposés au soleil, ou bien les plaines cultivées
ou arides, les zones marécageuses, et en général les régions
peu peuplées: la densité des rapaces est d'habitude en proportion
inverse de celle des Hommes! Le repérage des ascendances et des reliefs
qui attirent ces oiseaux est aussi intéressant à l'époque
des migrations.
Dans les bois à feuillages caducs, il est aisé
de repérer les aires pendant l'hiver ou au début du printemps;
elles sont souvent réoccupées ; l'époque de la construction
et des noces est très favorable à leur découverte. La visite
des nids au moment de la ponte (et pendant la couvaison chez certaines espèces)
peut provoquer leur abandon. On évitera d'une part de déranger
visiblement les nicheurs, d'autre part de laisser des traces, afin de ne pas
signaler les lieux à des curiosités ou à des animosités
également fâcheuses. L'observation et la photographie à
courte distance doivent donc être associées à des précautions
spéciales : la cachette indispensable sera construite et rapprochée
très progressivement, afin d'éloigner les parents le moins longtemps
possible et de les habituer; l'occupant, camouflé avec soin, se fera
enfermer par un compagnon qui repartira ostensiblement et reviendra le chercher.
Ceci doit être entrepris une semaine au moins après la naissance
des petits. Le baguage des jeunes requiert de la prudence (traces!), un abord
très progressif des sujets, éventuellement des gants de cuir pour
les rapaces aux serres puissantes. Pour éviter un départ prématuré,
on se gardera d'opérer pendant la dernière décade avant
l'envol. D'une manière générale donc, l'observateur doit
être discret, attentif à se montrer peu et à bouger le moins
possible dans les environs de l'aire.
Sans contredit, le dénichage
répugne à l'ami des rapaces. L'enlèvement des Tufs pour
une collection est une forme anachronique d'ornithologie qui doit disparaître.
Aucune justification scientifique sérieuse ne l'excuse de nos jours;
au contraire, les collectionneurs de coquilles d’œufs sont les pires ennemis
des espèces rares, qui excitent leur convoitise, quand ce n'est pas un
esprit de lucre et de compétition. S'emparer des jeunes pour les élever
est plus intéressant, mais tout aussi à déconseiller. D'abord
parce que c'est une atteinte à une reproduction déjà fort
précaire : ensuite parce que les résultats sont souvent lamentables
: les oiseaux devenus trop familiers reprennent rarement une vie libre normale
et la captivité est un triste sort. Certes, l'art de la fauconnerie est
séduisant, mais on ne doit pas s'y lancer à la légère
: nous préférons qu'il reste réservé à des
spécialistes - sinon, en l'état actuel de la faune, ce serait
une menace de plus pour les rapaces.
Sans toucher aux oiseaux et à
leurs nids, les thèmes d'études ne manquent pas : densité
des espèces dans les divers biotopes, adaptations aux activités
humaines, méthodes de chasse, effets de la prédation, comportements
particuliers, etc. Les monographies qui suivent donneront d'autres suggestions
aux amateurs de recherches passionnantes.
La protection
Le statut légal
des rapaces est en progrès constant : de la proscription générale
et de la destruction encouragée officiellement, on a passé à
la protection de quelques espèces et même de toutes en certains
pays avancés. L'évolution, fondée sur de nombreuses études
scientifiques, est tout à fait justifiée par les faits ; elle
devrait aboutir à une protection complète partout, mais on n'en
est pas encore là. Même dans les pays où 1a loi interdit
de tuer les rapaces, les préjugés n'ont pas désarmé.
Sans relâche, il faut donc informer le public et réformer les idées
reçues ; il importe de réagir contre les articles à sensation
de la presse qui déforment et inventent des histoires incroyables, propres
à renforcer l'opinion hostile des crédules.
Se protéger
des rapaces, les déclarer « nuisibles » sans discrimination,
est encore un principe ancré dans les esprits. Beaucoup de campagnards
voient en tout « bec crochu » un voleur de poules. Or le rapt de
volailles est d'une rareté étonnante si l'on considère
qu'elles sont offertes aux prédateurs en négligeant souvent des
précautions élémentaires. On laisse vagabonder les poules
dans les champs et aux lisières des bois, les poussins et les poulets
sans les protéger de treillis; quand un oiseau de proie - un Autour en
général - cède à la tentation, on généralise,
on exagère, on se venge à l' aveuglette. . . A la montagne, n'est-ce
pas souvent pour masquer des négligences que des bergers peu scrupuleux
accusent l'Aigle de tuer, alors qu'il a trouvé des bêtes déjà
mortes de maladie ou tombées des rochers ? Quant aux stupides campagnes
de « destruction des nuisibles » financées par les fabricants
d'amies, ne sont-elles pas surtout des prétextes à chasser en
période de fermeture et ne détournent-elles pas l'attention des
problèmes véritables (et gênants) que pose la diminution
du gibier ? Voit-on que ce dernier augmente depuis qu'on massacre ses prédateurs
animaux ? Prendre le Rapace comme « bouc émissaire » est
une erreur inutile, intolérable.
Protéger, c'est avant tout
laisser vivre, renoncer une fois pour toutes à tuer par le fusil, le
piège et le poison. Le piège à poteau, sinistre et cruel
engin de destruction, doit disparaître aussi bien que les appâts
empoisonnés. L'intoxication des campagnes par la chimie, notamment par
les hydrocarbures chlorés dits pesticides, doit être combattue
dans ses excès jusqu'à ce que des produits moins nocifs soient
utilisés.
L'agriculteur souhaitant profiter des destructions de rongeurs
opérés par la Crécerelle peut encourager sa nidification
en lui offrant des nichoirs artificiels, des caissettes à demi ouvertes
sur un côté qui seront suspendues le plus haut possible à
l'extérieur des bâtiments isolés ou dans de grands arbres.
Dans certaines régions de plaine, on favorise l'affût des Buses
en disposant dans les champs des perchoirs en forme de T. Pendant les hivers
rigoureux à enneigement prolongé, on peut aider les rapaces affamés
en déposant des déchets de boucherie et des animaux crevés
en un lieu écarté et découvert.
Systématique et distribution
Les Rapaces diurnes les plus anciens que l'on connaisse d'après leurs
restes fossiles sont des Vautours de la période éocène,
entre autres le Lithornis découvert en Angleterre et qui aurait vécu
il y a quelque 60 millions d'années.
L'ordre des Falconiformes était
placé jadis au début de la classification des oiseaux, Les cinq
familles de Rapaces diurnes actuels comptent 274 espèces vivantes dans
le monde entier, sur un effectif total de 8 663 espèces d'oiseaux, selon
FISHER - mais ce chiffre n'est peut-être pas définitif
L'Europe,
jusqu'à l'Oural, possède encore 39 espèces nicheuses, auxquelles
s'ajoutent 2 espèces d'apparition accidentelle. La Scandinavie est habitée
par 18 d'entre elles ; il y en a 20 qui se reproduisent régulièrement
en France, seulement 13 en Grande-Bretagne et 11 ou 12 en Suisse, mais ce nombre
s'élève à 24 dans la péninsule Ibérique et
à 27 espèces en Yougoslavie. Les plus répandues sont la
Buse variable, l’Epervier et le faucon crécerelle; les plus localisées,
les plus rares sont le Vautour moine, l'Elanion et le Pygargue de Pallas, qui
sont à la limite de leur aire géographique. La population la plus
riche en variété et en effectifs est celle de l'Espagne peut-être,
la plus pauvre serait celle de l'Italie.